Thierry Bedossa : « Les propriétaires de chiens sont mal informés » (1/2)

Capture d'écran M6.

Pour le vétérinaire praticien et comportementaliste, animateur de l’émission Happy Dog sur M6, les comportements gênants des chiens naissent souvent d’une mauvaise connaissance de ses besoins. Entretien en deux parties (1/2).

Thierry Bedossa, quels sont les problèmes de comportement auxquels vous êtes le plus confronté ?

« Toujours les mêmes : agressivité envers l’homme ou les congénères, activité excessive, incapacité à rester seul, destruction de l’habitat, fugue, désobéissance… Il y aussi des troubles du comportement qui eux relèvent éventuellement de vrais maladies organiques. Par exemple, les chiens qui tournent toujours après leur queue, qui donnent l’impression de chercher les mouches et de les gober alors qu’il n’y a rien… Ce sont des troubles neurologiques, mais cela représente une infime minorité des troubles du comportement. »

Y’a-t-il un premier chien idéal ? Une race plus facile à éduquer qu’une autre ?

« Quand on est entouré, non. Quelqu’un qui n’a aucun expérience du chien, qui est citadin, qui va laisser son chien enfermé dans son appartement du matin au soir, ou dans le jardin de son pavillon, je lui conseille de prendre un petit chien de compagnie, qui n’a pas besoin de beaucoup d’activités cérébrales ou physiques. La probabilité pour que ce chien se sente mal, souffre, est faible. Et la probabilité qu’il développe des comportements gênant l’est aussi.

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Les gens qui prennent un chiot devraient aller voir un vétérinaire, mais aussi un éducateur pour se faire accompagner. C’est tellement facile de réussir le développement d’un chiot si on comprend ses besoins, si on sait communiquer avec lui. C’est dommage de le priver de cette chance. »

Très souvent, les problèmes de comportement seraient donc liés à un environnement défavorable. Le maître est-il le seul responsable ?

« Attention, moi qui suis un ami des humains, je n’aime pas qu’on les accable. Il y a des propriétaires qui ne sont pas informés, mais qui sont bienveillants. On leur a dit qu’il fallait dominer leur chien, le frapper. On ne leur a pas dit que leur chien avait besoin d’avoir le cerveau stimulé comme eux, d’avoir des dépenses quotidiennes… On ne leur a pas dit qu’en achetant un chien de race ils achetaient du « vivant spécialisé », un chien dont les ancêtres ont fait l’objet d’une sélection artificielle intense. On ne leur a pas dit tout ça. »

Comment avez-vous découvert la technique de l’échange, que vous appliquez dans l’émission de M6 Happy Dog ?

« Je me suis installé en 1995, j’ai toujours eu 10, 15 chiens autour de moi, et je vivais en pavillon avec un jardin. J’étais associé à Patrick Payancé, le premier vétérinaire comportementaliste en France. J’ai commencé à lui proposer, et à proposer aux propriétaires qu’il voyait, de prendre les chiens chez moi quelques jours. Je me suis aperçu que sans rien faire, en laissant ces chiens avec les miens, en leur permettant d’avoir une activité physique et mentale quotidienne, d’être plus stimulé, d’être dans un environnement avec des chiens qui ne sont pas anxieux, les problèmes disparaissaient d’eux-même.

M6 a repris une émission de la Fox, Dog Swap. La chaîne est venue me voir avec ce concept, et j’ai été emballé. C’est une vraie méthode pour accélérer les modifications du comportement. D’ailleurs, si vous réfléchissez, c’est ce que les dresseurs « à l’ancienne » ont toujours fait, ils ont toujours proposer de prendre les chiens chez eux. »

Dans l’émission, l’échange dure une semaine. Est-ce suffisant pour changer le comportement d’un chien ?

« C’est une émission de divertissement. 99% des spectateurs sont juste des maîtres. Ce n’est pas une émission pour les cynophiles (1), pour les comportementalistes. Mais elle est basée sur des éléments éprouvés de comportementalisme. Chaque cas est un cas unique, chaque famille est unique, chaque environnement est unique, chaque chien a une personnalité unique… M6 fait du divertissement, et moi en tant que professionnel du comportement, je ne veux surtout pas que vous disiez que telle méthode est une méthode miraculeuse. Toute personne confrontée à des comportements gênants avec son chien doit consulter un professionnel digne de ce nom, qui connaît les chiens, la cynophilie, la cynotechnie (2), qui connaît l’éthologie (3) et qui connaît les techniques de modification du comportement. Ca demande des années et des années de terrain et d’études. C’est un vrai métier. Il n’y a aucun problème qui n’est pas solvable, mais il faut s’adresser à des personnes compétentes.

Pour l’émission, M6 a organisé un casting pour recruter son animateur. J’ai dit à M6 : « Je respecte votre métier, je respecte le format émission de divertissement. Mon cahier des charges à moi c’est la bien-traitance animale, donc si vous me recrutez il n’y aura jamais de maltraitance des chiens, jamais. » Mais, même si je respecte ce format de divertissement, il faut qu’on aide pour de vrai le chien. Et, pour l’aider, le changement d’environnement en accompagnant les personnes qui reçoivent le chien qui n’est pas le leur va oeuvrer. Il faut aussi qu’on apprenne au chien de nouveaux apprentissages, c’est pour ça que j’ai tenu à ce qu’un éducateur canin professionnel travaille avec moi systématiquement sur l’émission.

C’est une émission de divertissement, mais c’est loin d’être suffisant. Ce n’est pas en une semaine qu’on résout tout. »

Y’a t-il un suivi après la semaine de tournage ?

« Oui, tous les candidats ont mes coordonnées. Mais il faut savoir que, quand on leur explique pourquoi leur chien est comme ça, les choses à faire, ça remet en cause leur mode de vie… Et il y a aussi beaucoup de personnes qui ne sont pas capables de se modifier. Ils auraient besoin de le faire parfois pour leur propre santé physique et mentale… Mais la volonté des propriétaires n’est pas toujours de continuer à consulter. Ça l’est bien souvent, mais il y a la question financière. Même si pour les participants de l’émission tout ça a été pris en charge par la chaîne, évidemment. »

Quels sont vos projets ?

« Mes projets… J’aimerais vraiment que les propriétaires de chiens comprennent qu’ils ont aujourd’hui la possibilité de ne pas avoir de problème de comportement avec leur chien si, de manière préventive, ils vont trouver une personne compétente qui va leur expliquer ce qu’est leur chien, de quoi il a besoin, comment communiquer avec lui, comment apprendre ce qu’il a besoin d’apprendre. Acquérir une notoriété, ça permet de diffuser cette info.

J’aimerais aussi que les grandes associations de protection animale arrêtent de culpabiliser les personnes qui abandonnent. La plupart d’entre elles ne gardent pas leur animal parce qu’elles ne sont elles-mêmes pas bien, qu’elles sont dans des situations de vie difficiles. Beaucoup de personnes n’ont pas forcément la capacité mentale, physique, matérielle, pour leur offrir un environnement favorable. J’aimerais que les grandes associations fassent vraiment leur boulot. Qu’elles mettent leurs moyens, qui sont considérables, pour créer et entretenir des refuges comparables au mien (4) où on est capable d’héberger des animaux pour lesquels, hélas, on ne pourra jamais retrouver de propriétaires, sans qu’on les mette à mort. C’est tout à fait possible.

Enfin, j’aimerais que les organismes qui supervisent la sélection des chiens de race fassent eux aussi vraiment leur travail. Aujourd’hui, l’écrasante majorité des chiens de race sont des chiens de compagnie. Il faudrait qu’on établisse de nouvelles grilles de sélection, qui, certes, s’appuient sur l’aspect physique mais qui seraient loin d’être dominantes. Pour moi, ce n’est pas le port des oreilles ou la robe qui compte mais la bonne santé tout au long de leur vie. Qu’on prenne en compte dans ces grilles la santé tout au long de la vie des reproducteurs et leurs descendants, et aussi l’équilibre comportemental, la stabilité émotionnelle. Cela permettrait de faire une sélection digne de ce nom. »

(1) Qui aime les chiens, qui s’intéresse à la gent canine ou qui emploie des chiens.

(2) Qui se rapporte à l’emploi du chien.

(3) L’étude du comportement des animaux.

(4) Le refuge AVA, en Normandie, recueille de vieux animaux abandonnés, toutes espèces confondues. L’association propose une alternative à l’euthanasie en hébergeant les chiens âgés et ceux aux comportements jugés « difficiles ».

Interview validé par Thierry Bedossa le 30 mars 2016.

A propos Emilie Longin (233 articles)
Fondatrice et rédactrice en chef du Canard du Chien. Heureuse maîtresse d'Indy, un bouledogue français.

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