Thierry Bedossa : « Les chiens nous comprennent sans avoir besoin de parler » (2/2)

Crédits : capture d'écran M6.

Vétérinaire praticien, comportementaliste et attachée de consultation en médecine du comportement au Centre hospitalier universitaire vétérinaire d’Alfort, Thierry Bedossa a poursuivi ses études en Amérique du Nord et n’a pas hésité à multiplier les voyages pour parfaire sa connaissance des chiens. En chemin, il s’est découvert une nouvelle passion : le comportementalisme (2/2). 

Thierry Bedossa, d’où vous vient votre passion pour les chiens ?

J’ai été élevé par ma grand-mère, qui était Normande. Enfant, je n’ai pratiquement jamais passé un jour sans vivre à côté de chiens. Et je ne peux pas vivre sans. Petit, je partais à la chasse avec le frère de ma grand-mère qui avait des épagneuls bretons. Ma grand-mère avait des fox terriers, des caniches, des bergers allemands… A un moment de ma vie, j’ai dû aller vivre avec ma mère et son mari. J’ai beaucoup souffert parce que, pendant plusieurs années, je n’ai pas eu de chien à côté de moi. Ça fait partie de moi, je ne suis pas entier si je n’en ai pas à côté de moi.

A quel moment avez-vous su que vous vouliez en faire votre métier ?

Dès le début. Je ne me suis jamais posé la question. Dès qu’on me l’a demandée, je savais que je voulais être vétérinaire.

Et à quel moment avez-vous pensé au comportementalisme ?

Des années après. Ma première passion en médecine vétérinaire, c’est la médecine interne. J’ai commencé mes études à Alfort (Val-de-Marne) et j’ai continué dans des universités canadiennes, où je me suis spécialisé en médecine interne du chat et du chien. A mon retour, je voulais faire de la recherche et travailler en université. Mais ça ne m’a pas plu car, à l’époque, c’était trop peu éthique, on tuait trop d’animaux. Même si c’était des petites souris, je ne pouvais pas. C’était il y a 30 ans, je n’accable personne. Aujourd’hui ce travail est  beaucoup plus éthique.

J’ai donc laissé tomber ces projets de chercheur et d’enseignant, et je suis parti presque trois ans travailler dans les pays pauvres. J’ai découvert les chiens et les chats libres et errants. Je me suis rendu compte que ces animaux étaient extrêmement biens. Ils étaient pour certains ravagés par la gale, moins bien nourris que les nôtres mais ils vivaient tous en groupe, avaient une sexualité libre… Je ne les voyais jamais se battre. Ils étaient heureux. Je télescopais ces images avec les chiens de compagnie que j’ai vu pendant mes remplacements dans des cliniques vétérinaires, des chiens tenus en laisse, physiquement contraints par leur propriétaire, stérilisés, enfermés la plupart du temps. Des chiens n’avaient pas d’échanges sociaux… Il y avait un bug énorme.

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Mais à l’époque toute mon attention était portée sur la médecine interne. Il faut dire aussi que j’avais eu l’occasion à l’école d’Alfort d’assister à des consultations de pathologie du comportement, mené par un confrère qui n’y connaissait rien aux chiens. Tous ceux qui passaient devant lui, des pauvres chiens qui n’avaient pas eu la possibilité de se développer avec d’autres congénères, qui étaient tapés, tenus en laisse tout le temps, dont les propriétaires ne comprenaient pas les besoins, et qui se comportaient de manière gênante, l’un en urinant partout, l’autre en détruisant chez lui… Tous étaient qualifiés d’une maladie mentale et repartaient avec des psychotropes. Je me suis dit que je ne serai jamais comportementaliste.

Quand je suis revenu des pays pauvres, j’avais 30 ans et la volonté de me mettre à mon compte. Je me suis associé avec Patrick Payancé, qui était le premier vétérinaire à devenir comportementaliste en France. C’est là que j’ai découvert qu’il y avait deux grands courants de pensées dans le comportementalisme : la pathologie comportementale et le courant anglosaxon, ce dernier se préoccupait avant tout de connaître les besoins de cette espèce. J’ai trouvé cette dernière approche beaucoup plus honorable, c’est comme cela que j’ai commencé à m’y intéresser.

Ça ne répondait pas cependant à mes envies d’être capable d’aider les personnes en ville qui ont des problèmes de comportement avec leur chien. On leur expliquait ce qui n’allait pas mais on ne leur donnait pas vraiment d’outils.

Les pays anglo-saxons étaient très en avance sur l’Europe dans leurs techniques, la connaissance, la pratique et la mise en place des techniques de modification de comportement. Je suis donc retourné en Amérique du Nord pour me former à la médecine vétérinaire du comportement, mais aussi auprès d’un vétérinaire génial, docteur en psychologie qui a une approche un peu similaire à  celle des dresseurs. C’est le premier véto que j’ai entendu dire qu’il fallait communiquer de manière positive avec les chiens. Qu’il ne fallait pas les mettre dans des états de colère, de peur, car, en général, ça renforce le mauvais comportement, et ils ne sont pas capables de se concentrer. Et ils vont être encore plus anxieux si on est violent avec eux et, de ce fait, se comporteront encore plus mal.

Avec ces techniques on peut modifier le comportement de n’importe quel animal. On utilise le renforcement positif, et la punition négative. Quand on travaille dans un milieu contrôlé avec l’animal, il faut le mettre dans un état de motivation extrême, de gaieté, de joie, et sûrement pas dans un état de peur et de colère. Ce sont les méthodes amicales et positives de modification du comportement, elles sont directement dérivées de ce que les psychologiques américains ont développé pour dresser les dauphins à l’époque de la Guerre Froide.

Quand je suis revenu en France, au milieu des  années 1990, j’ai commencé à apprendre la médecine du comportement avec Patrick Payancé. J’ai fait également la connaissance de Guy Queinnec, à l’époque président de la Société francophone de cynotechnie (1), qui m’a fait participer en tant que consultant à l’élaboration de la première loi sur les chiens dangereux. Grâce à lui je découvre la cynophilie (2), je vais dans des centaines de clubs où j’interviens auprès des gens qui pratiquent des disciplines où il y a du mordant.

Je retrouve un peu les souvenirs de chasse avec mon oncle, et la sélection, qui est quelque chose de multimillénaire, même si ça a été fait de manière empirique. On spécialise le vivant à un degré extrême, on fabrique des individus qui doivent être dressés bien sûr mais dont la génétique a une influence considérable sur les aptitudes comportementales. Et là c’est le pied, je m’éclate. J’utilise les techniques de modification du comportement, les apprentissages associatifs, mais avant tout je  laisse les chiens libres, je ne les stérilise pas.

Je passe beaucoup de temps avec mes chiens, je développe un lien extrême avec eux, je suis membre de leur groupe et, de facto, leur leader. Quand je dors, ils dorment. Quand je leur donne à manger, ils mangent. Quand je leur dis de descendre de mon lit – parce qu’ils dorment tous sur mon lit – ils descendent. On est membre du même groupe, on est lié, les relations sont avant tout des relations d’affinités. Je ne nie absolument pas que j’ai une autorité, un leadership sur eux, mais ça ne passe absolument pas par l’exercice de moyens physiques, violents, ou contraignants…

La place des chiens dans notre société évolue. Oublie-t-on parfois de laisser les chiens à leur place ?

« Laisser un chien à sa place », ça m’agresse autant que taper un chien. C’est très dédaigneux parce que c’est méconnaître les capacités exceptionnels de son cerveau. Si vous avez des chiens, vous savez comme moi que votre chien sait quand vous êtes triste, il y a une espèce de complicité, d’intimité… Pourquoi ce sont tellement mes amis, nos amis ? C’est cette capacité que le chien a à nous comprendre sans avoir besoin de parler.

Aujourd’hui les scientifiques sont éberlués par leurs capacités… Si vous vous intéressez à sa capacité à discerner les odeurs et à traiter les informations obtenues, son cerveau est mille, cent mille, voire un million de fois plus intelligent que le vôtre. Aujourd’hui les gens commencent à dresser des chiens pour qu’ils puissent accepter l’imagerie par résonance magnétique, et on se rend compte que ce sont exactement les mêmes zones du cerveau qui sont activés quand un chien voit son propriétaire que quand une maman voit son enfant. Ça bat totalement en brèche cette notion de dominance. Ce qui compte avant tout, c’est le lien, c’est l’affinité entre le chien et un autre individu, même s’il n’est pas de la même espèce. Vous êtes nerveux, irritable, très actif, ça augmente les risques que votre chien le soit aussi. Vous êtes triste, anxieux, il y a des risques qu’il le soit.

Pour les biologistes, « laisser l’animal à sa place », c’est une phrase sacrilège. Il n’y a pas cette  césure entre l’homme et les autres espèces animales, c’est une incompréhension majeure. Certes c’est une espèce différence mais son cerveau a des capacités prodigieuses. Ça ne veut rien dire du tout, en tout cas pour moi.

Avec tout ce qu’on a acquis, je m’assure que l’animal qui a un mauvais comportement n’a pas une maladie organique, un déséquilibre hormonal, quelque chose qui affecte ses capacités sensorielles… Est-ce que il n’a pas un problème douloureux quelque part qui affecte ses humeurs ? Une fois qu’on a fait tout ça, on va vers l’éthologie, la psychologie. Est-ce que cette bête est anxieuse ? Est-ce que l’anxiété c’est d’abord un trait de son tempérament qui est majoré par un environnement défavorable ? Comment est-ce que je peux modifier son comportement ?

Et là on arrive sur Happy Dog (l’émission diffusée sur M6), et sur les techniques de modification du comportement. Je vais d’abord le réinsérer dans un environnement favorable, où il sera moins anxieux. S’il est moins anxieux son cerveau, comme le vôtre, va être plus capable de réaliser de nouveaux apprentissages. Je vais lui donner ses nouveaux apprentissages qui visent à lui apprendre des comportements moins gênants, en utilisant toutes les techniques de modification du comportement. Les apprentissages associatifs, les apprentissages sociaux, aussi. Un chien va parfaitement apprendre en observant d’autres et en étant inséré dans les groupes. Il va aussi apprendre car on va utiliser des techniques pour renforcer des comportements favorables. Cette fameuse récompense alimentaire, le jeu, des paroles, des caresses… On utilise, en plus, des marqueurs secondaires comme des sifflets, des clickers, des claquements de langue, le nom du chien…

(1) Qui se rapporte à l’emploi du chien.

(2) Qui aime les chiens, qui s’intéresse à la gent canine ou qui emploie des chiens.

Interview revu et validé par Thierry Bedossa le 30 mars 2016.

A propos Emilie Longin (229 articles)
Fondatrice et rédactrice en chef du Canard du Chien. Heureuse maîtresse d'Indy, un bouledogue français.

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